Retour sur la 3ᵉ rencontre du projet FEAST, Lisula Balagna (Corse du Nord), 29-31 mai 2026.
Pigna, cœur historique de la Communauté de communes Île-Rousse-Balagne, a accueilli fin mai la troisième et dernière rencontre française du projet FEAST – Souveraineté alimentaire, écotourisme, agroécologie, territoires durables en Méditerranée.
Pendant deux jours et demi, élus, agriculteurs, chercheurs, artisans et représentants associatifs se sont réunis autour des enjeux propres aux territoires ruraux et insulaires méditerranéens : comment s’adapter aux défis contemporains, valoriser un patrimoine agricole et culturel singulier, et ouvrir la voie à de nouvelles solidarités entre communes, entre vallées, entre rives de la Méditerranée.
Trois jours pour penser, produire et transmettre
Tables-rondes, conférences, ateliers, rencontres avec des producteurs et visites de terrain ont permis d’explorer des thématiques essentielles pour la Balagne, et plus largement pour la Méditerranée :
- Penser le territoire : fragilités locales, place de l’eau dans les équilibres agricoles, héritage des pratiques anciennes, et deux ressources identitaires (la châtaigne et le blé) envisagées comme leviers d’autonomie alimentaire.
- Produire, transmettre, créer : maraîchage et dynamiques collectives rurales, savoir-faire artisanaux, patrimoine culturel agricole, valorisation des produits des terroirs, jardins villageois.
- Un territoire vivant : immersion en montagne, entre parcelle viticole adaptée au changement climatique, centres culturels lieux de rencontre et d’échanges.
Une agriculture insulaire en fort recul
Avec un territoire Corse qui a perdu 30% de ses terres agricoles en 30 ans.
Le constat posé en ouverture de la rencontre est sans appel. Quand la France métropolitaine a vu sa surface agricole reculer de 55% à 50% en quarante ans, la Corse, elle, a perdu près de 30% de ses terres agricoles productives en seulement trente ans. Résultat : l’île ne produit plus que 4% de l’alimentation de ses habitants, le reste étant acheminé par ferry depuis le continent.
Derrière ce recul, la perte des terres, mais aussi celle des savoir-faire et des cultures locales qui leur sont attachés. La polyculture, les systèmes d’irrigation gravitaires par canalisations en céramique poreuse, les chants de battage du blé, la civilisation du châtaignier qui a longtemps structuré la vie sociale et alimentaire de la Balagne : autant de pratiques mises à mal par la standardisation agricole et l’exode rural.
Nouveaux projets agricoles et enjeux du 21e siècle
Pour redynamiser l’agriculture de son territoire et l’adapter aux enjeux climatiques, la Communauté de communes Île-Rousse-Balagne expérimente des solutions concrètes à l’échelle de ses vallées.
Réimplantation de céréales anciennes adaptées aux terres pauvres, viticulture d’altitude pensée pour le changement climatique, valorisation d’espèces invasives transformées en opportunités économiques, réouverture des estives pour redévelopper le pastoralisme et créer des coupures naturelles contre les mégafeux qui menacent chaque été le pourtour méditerranéen : autant d’initiatives locales, nées de la rencontre entre savoirs traditionnels et regards contemporains, qui redessinent peu à peu l’agriculture du territoire.
L’échelle de la vallée (réseau hydraulique partagé, héritage socioculturel commun, …) offre ainsi le cadre le plus pertinent pour penser les solidarités agricoles amont-aval et construire, pas à pas, les réponses agricoles de demain.
Des projets « agriculturels » pour vivre et raconter les territoires
« Une agriculture qui ne serait pas adossée à des cultures fortes serait perdue dans la mondialisation. Une culture dans une économie forte, ne serait que folklore. »
À Lisula Balagna, agriculture, artisanat et culture s’alimentent mutuellement. A Pigna, la restauration du bâti patrimonial et la relance d’une vie culturelle ont permis à un village menacé de disparition de devenir l’un des plus dynamiques de l’île. Dans le Ghjunsani, l’association ARIA et son théâtre A Stazzona ont redonné souffle à une vallée marquée par l’exode rural. À quelques kilomètres, la Casa di i Produttori réunit apiculteurs, fromagers, distillateurs et maraîchers dans l’ancienne épicerie du village d’Olmi-Cappella.
De la Balagne à l’espace Méditerranéen
Face aux enjeux du 21ᵉ siècle, Lisula Balagna offre une leçon précieuse : celle d’une reterritorialisation portée par une pluralité d’acteurs, qui apprennent à travailler ensemble plutôt que séparément.
L’expression corse Un ti scorda di a filetta – « n’oublie pas la fougère » – résume bien l’esprit de cette rencontre : se souvenir de ses racines sans renoncer à se déployer vers ce qui l’entoure.
Les partenaires du projet FEAST incarnent en ce sens une conviction forte : construire une entraide horizontale avec d’autres rives méditerranéennes, confrontées aux mêmes contraintes – non pas seulement accompagner ces territoires ruraux au nom de la solidarité, mais aussi apprendre d’eux, sur l’agroécologie, la redynamisation villageoise ou la transmission du patrimoine.



































